Dimanche 14 avril, TV5, 20h30 (heure locale) : Vivement dimanche, divertissement présenté par Michel Drucker.
On croit souvent que le bonheur requiert des ingrédients à caractère majeur, des grandes joies qui s’opposeraient par nature aux petits riens du quotidien. Cette croyance nous pousse à ne pas apprécier les choses les plus simples, les plaisirs les plus innocents ; on les néglige, on les oublie et l’on boit le calice jusqu’à la lie. C’est ainsi que je me morfondais, abattue, triste, blessée au terme de cinq jours à Cluj, Roumanie. J’étais venue là à l’invitation du Centre culturel français pour faire un peu de visibilité homosexuelle dans ce pays qui vient à peine de dépénaliser l’homosexualité.
J’avais donné mes conférences, rencontré des membres d’une association lesbienne et gay, fait la fête avec eux, mais en même temps j’avais compris (enfin !) combien nous, Occidentaux, avions abandonné à Yalta et à Postdam la moitié de l’Europe à un totalitarisme particulièrement dévastateur. J’étais meurtrie de ces récits de violence physique, morale et sexuelle à l’égard des homosexuels sous Ceaucescu et encore aujourd’hui. J’étais diminuée par une nuit blanche par trop arrosée. J’étais brisée par cinq jours loin de mes repères, cinq jours où mon handicap visuel a été plus fort que ma sacro-sainte autonomie.
J’étais seule là où je logeais, j’avais mangé un peu de riz sans sel — je n’ai pas réussi à trouver la salière — accompagné de porc grillé quand une furieuse envie de quelque chose de sucré m’a chatouillé les babines. Je n’ai déniché dans la cuisine qu’un peu de confiture que j’ai mise sur du pain, rassis, bien sûr. J’ai allumé la télé et Zazie chantait : « Pour Adam et Yves / Et ceux de l’autre rive / Cette chanson humaine / Loin d’Eden ». Oh ! ce n’est pas que j’apprécie plus que ça cette chanson aux paroles discutables mais, perdue au pays de Dracula, l’entendre m’a fait plaisir.
Cela n’a pas duré. Michel Drucker, dès la chanson terminée, a interrogé Zazie sur la difficulté d’évoquer « le problème de l’homosexualité ». Deux minutes plus tard, il a récidivé avec Bernadette Laffont qui joue au théâtre une pièce où notre animateur a décelé l’évocation « du problème de l’homosexualité ». J’étais pétrifiée de cette résurgence du « problème » car à Cluj c’est l’homophobie la plus violente qui en est un. J’ai pleuré sur ma tartine de confiture avant de me ressaisir : cette fine couche de marmelade subitement m’est apparue comme l’essence même du bonheur.
Cy Jung, 30 juillet 2002
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